Vitamine K — Phytoménadione et Ménaquinones
Fiche complète sur la vitamine K : rôle dans la coagulation (K1), santé des os et des artères (K2), interaction critique avec les anticoagulants, natto, fromages suisses et recommandations pratiques.
Vitamine K — Phytoménadione et Ménaquinones
Fiche d’identité
| Propriété | Valeur |
|---|---|
| Nom commun | Vitamine K |
| Noms scientifiques | K1 = Phytoménadione (Phylloquinone) — K2 = Ménaquinones (MK-4 à MK-13) — K3 = Ménadione (forme synthétique, non utilisée en nutrition) |
| Étymologie | Du danois Koagulation — découverte pour son rôle dans la coagulation sanguine |
| Famille | Vitamine liposoluble |
| Stockage | Modéré — foie (K1), certains tissus (K2 MK-4) |
| Particularité | K2 est produite par les bactéries intestinales et présente dans les aliments fermentés |
Deux formes principales, deux sources, deux profils
Vitamine K1 (Phytoménadione / Phylloquinone)
- Origine : synthétisée par les végétaux — présente dans les légumes à feuilles vertes
- Principal rôle : coagulation sanguine dans le foie
- Absorption : environ 10–20 % des apports alimentaires (faible mais suffisante)
- Stockage : foie surtout — réserves limitées (quelques jours à semaines)
Vitamine K2 (Ménaquinones — MK-4 à MK-13)
- Origine : synthétisée par les bactéries (fermentation) — présente dans les aliments fermentés, les abats, les fromages à pâte dure, les œufs
- Principaux rôles : santé des os (activer l’ostéocalcine) et des artères (activer la MGP — Matrix Gla Protein)
- Absorption : meilleure que K1 (molécule plus liposoluble)
- Stockage : certains tissus (os, cerveau, artères, cœur)
- Formes : MK-4 (courte chaîne, présente dans les tissus animaux) et MK-7 à MK-13 (longue chaîne, bactéries — natto surtout pour MK-7)
Rôles biologiques dans l’organisme
1. Coagulation sanguine (K1 et K2)
La vitamine K est le cofacteur indispensable de la carboxylase glutamyl (GGCX), enzyme qui carboxy le les résidus glutamate de plusieurs facteurs de coagulation :
- Facteurs de coagulation dépendants de la vitamine K : II (prothrombine), VII, IX, X
- Protéines anticoagulantes : protéines C, S, Z
La γ-carboxylation de ces facteurs leur permet de lier le calcium et de s’incorporer dans le complexe de coagulation sur les phospholipides membranaires — étape indispensable à la cascade de coagulation.
Sans vitamine K : les facteurs de coagulation sont non fonctionnels → saignements incontrôlables.
Les anticoagulants antivitamine K (AVK) comme la warfarine (Coumadin®) ou l’acenocoumarol (Sintrom®, très utilisé en Suisse) agissent précisément en inhibant le cycle de régénération de la vitamine K dans le foie. Voir section interactions ci-dessous.
2. Santé des os — Ostéocalcine (surtout K2)
L’ostéocalcine est une protéine produite par les ostéoblastes (cellules qui fabriquent l’os). Pour être fonctionnelle et lier le calcium dans la matrice osseuse, elle doit être carboxylée par la vitamine K.
Des études ont montré qu’un statut inadéquat en vitamine K2 est associé à une plus faible densité minérale osseuse et à un risque accru de fractures, indépendamment du calcium et de la vitamine D.
La vitamine K2 (MK-7 en particulier) est la forme la plus étudiée pour la santé osseuse, en raison de sa demi-vie plus longue dans la circulation.
3. Santé cardiovasculaire — MGP (K2 surtout)
La Matrix Gla Protein (MGP) est le plus puissant inhibiteur naturel de la calcification vasculaire connu. Elle empêche le dépôt de calcium dans les parois artérielles (calcification artérielle = rigidité, athérosclérose accélérée).
Pour être active, la MGP doit également être carboxylée par la vitamine K. Un déficit en vitamine K2 → MGP inactive → calcifications artérielles progressives.
L’étude de Rotterdam (Pays-Bas, 2004) a montré que les sujets avec les apports les plus élevés en K2 (MK-7 et MK-9 de fromages fermentés) avaient significativement moins de calcifications aortiques et un risque cardiovasculaire réduit.
4. Régulation du métabolisme du calcium
La vitamine K2 joue ainsi un rôle de “directeur de trafic du calcium” :
- Elle envoie le calcium vers les os (via l’ostéocalcine)
- Elle empêche le calcium de se déposer dans les artères (via la MGP)
C’est la raison pour laquelle certains experts recommandent d’associer K2 à la supplémentation en vitamine D (qui augmente l’absorption calcique) pour orienter ce calcium vers les bons endroits.
Sources alimentaires
Vitamine K1 — Légumes verts
| Aliment | Vitamine K1 (µg/100g) | Remarques |
|---|---|---|
| Chou frisé (kale) cuit | 817 | Source exceptionnelle |
| Épinards cuits | 494 | Légume classique suisse |
| Brocoli cuit | 141 | Légume de saison accessible |
| Laitue romaine | 102 | Courante dans les salades romandes |
| Asperges cuites | 51 | Saisonnières — printemps |
| Chou rouge cru | 38 | Légume d’hiver |
| Mâche | 315 | Salade typique de Suisse romande |
| Huile de colza | 71 | Huile de base recommandée en Suisse |
| Huile de soja | 184 | Source d’huile enrichie |
Vitamine K2 — Aliments fermentés et animaux
| Aliment | Vitamine K2 (µg/100g) | Forme | Remarques |
|---|---|---|---|
| Natto | 939 | MK-7 | Soja fermenté japonais — source EXCEPTIONNELLE, peu consommé en Suisse |
| Fromage à pâte dure (gouda, emmental) | 49–75 | MK-9 | Fromages suisses — contribution significative |
| Fromage de chèvre | 42 | MK-7/9 | Variable |
| Gruyère AOP | ~25–50 | MK-9 | Typiquement suisse ! |
| Fromage Appenzeller | ~40 | MK-9 | Fromage suisse par excellence |
| Jaune d’œuf | 15 | MK-4 | Source modérée |
| Beurre | 15 | MK-4 | Contribution régulière |
| Poulet (cuisses) | 10 | MK-4 | Source modérée |
| Foie de poulet | 14 | MK-4 | Bonne source animale |
Note sur les fromages suisses : les fromages à pâte dure et mi-dure suisses (Gruyère, Emmental, Appenzeller, Raclette du Valais) sont des sources particulièrement intéressantes de vitamine K2 en MK-7/9 — du fait de la fermentation bactérienne prolongée impliquée dans leur affinage. C’est un argument nutritionnel souvent ignoré en faveur de la consommation modérée de ces fromages traditionnels dans le contexte suisse romand.
Apports journaliers recommandés
| Population | Apport Adéquat (µg/jour) |
|---|---|
| Homme adulte | 70 µg/jour |
| Femme adulte | 70 µg/jour |
| Femme enceinte | 70 µg/jour |
| Femme allaitante | 70 µg/jour |
| Nourrissons | 10 µg/jour (supplément K1 systématique à la naissance) |
Source : EFSA Dietary Reference Values (2017), SSN/SGE.
Remarque : ces recommandations portent sur la vitamine K totale (K1 + K2). Il n’existe pas encore d’apport spécifique recommandé pour K2 seule, bien que la recherche sur K2 progresse rapidement.
Signes de carence
La carence en vitamine K est rare chez l’adulte sain en raison de la production intestinale par le microbiome et de la présence dans de nombreux aliments.
Nouveau-nés — MHNN (Maladie Hémorragique du Nouveau-Né)
Le risque est concentré à la naissance :
- Les nouveau-nés naissent avec de faibles réserves en vitamine K
- Le lait maternel est pauvre en vitamine K (0,85 µg/100 ml vs ~60 µg/100 ml pour le lait artificiel)
- Le microbiome intestinal n’est pas encore établi
Sans supplémentation, les nouveau-nés risquent une maladie hémorragique grave (hémorragies cérébrales, digestives, cutanées).
En Suisse, une dose prophylactique de vitamine K1 est administrée systématiquement à la naissance (orale ou intramusculaire) — recommandation de l’OFSP et des pédiatres.
Adultes
La carence chez l’adulte se manifeste par :
- Saignements anormaux (ecchymoses faciles, hématurie, méléna)
- Prolongation du temps de Quick (TP) / INR élevé
- Ostéoporose accélérée (carence en K2, chronique)
- Calcifications artérielles prématurées (carence en K2, chronique)
Risques d’excès / Toxicité
La vitamine K1 naturelle est remarquablement non toxique — aucun UL n’a été fixé par l’EFSA pour K1 alimentaire.
La vitamine K3 (ménadione, forme synthétique ancienne) était toxique, mais elle n’est plus utilisée en supplémentation humaine.
La préoccupation principale de l’excès de vitamine K est l’interaction avec les anticoagulants — pas la toxicité directe.
Interactions avec d’autres nutriments et médicaments
⚠️ Interaction critique avec les anticoagulants antivitamine K (AVK)
C’est l’interaction médicamenteuse la plus cliniquement importante pour la vitamine K.
Les médicaments AVK (Sintrom/acenocoumarol, Coumadin/warfarine) utilisés pour prévenir les thromboses (fibrillation auriculaire, prothèse valvulaire, thrombose veineuse profonde) agissent en bloquant la régénération de la vitamine K dans le foie.
Un apport alimentaire variable en vitamine K1 (légumes verts) fait fluctuer l’INR (mesure de la coagulation), compliquant l’équilibrage du traitement.
Recommandations aux patients sous AVK en Suisse :
- Ne pas modifier brutalement la consommation habituelle de légumes verts — la régularité est clé
- Informer le médecin et le pharmacien de tout changement alimentaire majeur
- Un suivi INR régulier est indispensable
- Les suppléments de vitamine K doivent être évités sans avis médical
Important : les nouveaux anticoagulants oraux (AOD — dabigatran, rivaroxaban, apixaban, très utilisés en Suisse) n’interagissent pas avec la vitamine K — seuls les AVK sont concernés.
Interactions avec d’autres nutriments
- Vitamine D : synergie fonctionnelle K2 + D3 pour la santé osseuse et la régulation du calcium
- Vitamine E : à hautes doses, la vitamine E inhibe l’activation de la vitamine K
- Vitamine A : un excès de vitamine A peut réduire l’absorption de la vitamine K
- Lipides : indispensables à l’absorption intestinale des deux formes de vitamine K
- Antibiotiques à large spectre : en éliminant les bactéries intestinales productrices de K2, ils peuvent réduire la contribution du microbiome aux apports en vitamine K
Le saviez-vous ?
La vitamine K a été découverte en 1929 par le biochimiste danois Carl Peter Henrik Dam lors de recherches sur le métabolisme du cholestérol chez le poulet. Il observa des hémorragies fatales chez des poulets nourris avec une alimentation sans graisses — et identifia un “facteur coagulation” manquant qu’il nomma “Vitamin K” (K de Koagulation en danois). Pour cette découverte, il reçut le Prix Nobel de Physiologie ou Médecine en 1943, partagé avec Edward Doisy.
Concernant la K2 : le natto — aliment fermenté japonais à base de soja, extrêmement riche en MK-7 — est peu connu en Suisse mais représente l’une des concentrations les plus élevées de vitamine K2 dans l’alimentation mondiale (939 µg/100g). Les populations consommatrices de natto (régions rurales du Japon) présentent des taux d’ostéoporose parmi les plus bas au monde, ce qui a stimulé la recherche sur la K2 dans les années 1990–2000. Le natto se trouve dans certaines épiceries asiatiques à Genève et Zurich.
Sources et références
- EFSA — Dietary Reference Values for vitamin K, 2017 (efsa.europa.eu)
- Société Suisse de Nutrition (SSN/SGE) — www.sge-ssn.ch
- Office fédéral de la santé publique (OFSP) — prophylaxie vitamine K nouveau-né (ofsp.admin.ch)
- valeursnutritives.ch
- Geleijnse JM et al. (2004). Dietary intake of menaquinone is associated with a reduced risk of coronary heart disease. Journal of Nutrition, 134(11), 3100–3105.
- Shea MK & Holden RM. (2012). Vitamin K status and vascular calcification. Advances in Nutrition, 3(2), 158–165.
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